| CINCO CAPÍTULOS DE BARILOCHE | |
© Anagrama, Barcelona, 1999
I
Il était quatre heures lorsque Demetrio Rota éclaira faiblement la nuit dans sa tenue fluorescente. Presque sans réfléchir, il laissa tomber avec succès un crachat dans une bouche d’égout. Il s'en félicita. Les effluves humides du Río de la Plata arrivaient du port et traversaient le Paseo Colón avant d’atteindre l’avenue du 9 de Julio ; à partir de là, l’haleine hivernale de Buenos Aires s’étalait tout à son aise : épaisse, continue, corrosive. Le froid n’était qu’un détail. Mais Demetrio Rota commençait le ramassage à l’autre bout de l’avenue Independencia. Près du camion, qui dégageait une chaude puanteur de moteur et de résidus, d’écorces d’orange, de maté usagé et d’essence, son collègue et lui grelottaient dans une esquimaude indifférence. Lance-moi ce sac, lance-le, lui cria le Gros. Demetrio n’écoutait pas. Il regardait la bouche d’égout et restait sans bouger, la tête enfoncée entre les épaules comme s’il avait oublié de l’en sortir. Bon allez, vas-y, qu’est-ce que tu fous, là. Cette fois-ci, Demetrio l’avait bien écouté, mais il demeurait immobile, avec à ses pieds les sacs-poubelles noirs, pareils à un régiment de petits animaux crasseux. Eh Demetrio, je te signale qu’il est cinq, après on va être tous les deux dans la merde. Alors il soupira et se baissa pour passer le premier sac au Gros. Du fond de la bouche d’égout filtrait le son lointain d’un écoulement.
V
À huit heures moins le quart, il ouvrit les yeux et se heurtaà l’obscurité. Les muscles endoloris, il s’assit, souffla plusieurs fois, se leva, enfila des baskets et alla à la cuisine. Il fit chauffer du café et s’en servit une large tasse. Sans y goûter, il s'approcha de la fenêtre et regarda passer les voitures. Les lumières des magasins luisaient faiblement telles des bouées délimitant un naufrage. Les passants allaient d’un pas de retour. Il butson café avec lenteur, en suivant le parcours de chaque gorgée. Il voulut y trouver un effet bénéfique et éprouva une légèresatisfaction. Il laissa sa tasse dans l’évier et s’assit devant la table du salon, cependant qu’il saisissait la boîte rectangulaire entre ses mains. Derrière le chalet un ensemble de pins saluaient, agitant mille bras effilés. La forme de ces pins et celle du chalet, la verticale patience des troncs, les planches parallèles qui soutenaient les murs, l’ondulation du lac et les sentiers en fleurs, se répondaient en un dialogue d’absorbante géométrie. Les rayons du soleil distribuaient, équitables, les ombres. Demetrio observa le vide de l’angle supérieur gauche. On aurait dit que Dieu y avait croqué. Il plongea la main dans la boîte et répandit sur la table une poignée de pièces. Avec le majeur, le pouce et l’index, il exerça une pression sur ses yeux puis les relâcha, sans les ouvrir. Il pouvait encore voir le chalet, les sentiers se confondant avec le lac, fragments incandescents derrière ses paupières. Il regarda à nouveau le paysage. Il choisit une pièce au hasard, en apprécia la couleur et s’aventura à la placer : ça s’emboîtait. Bon, bon. Il ne manque pas grand-chose. Il essaya avec une autre, en vain. Il se leva et s’approcha de la fenêtre ; il ne vit personne dans la rue. C’était bizarre de vivre à Chacarita. La nuit s’y faisait sentir de tout son poids, étrangement silencieuse après toute une journée d’allées et venues, d’autobus et de rumeurs, de boutiques ouvertes et de vendeurs de pralines aux coins des rues ; les choses étaient si différentes d’avant. Un jour, il y avait longtemps de cela, il avait vécu à Lanús. Là-bas, les habitants étaient complices, ou tout au moins ennemis, on y connaissait le moindre chien et les rues étaient un prétexte pour que les enfants s’y répandent. À Lanús, presque personne n’avait d’argent pour peindre sa maison ou pour aller à la plage l’été – C’est chouette, la plage – ni pour s’acheter les vêtements avec lesquels on partait à la conquête du monde. Encore avant, il avait vécuplus loin, beaucoup plus loin de la capitale et de ses turbulences : là où tout grandissait dans la joie et vieillissait dans le calme. Demetrio avait eu droit à la joie. Apprendre à nager dans le Nahuel Huapí, apprendre à ne pasgeler dans le Nahuel Huapí et connaître le silence du Nahuel Huapí, aller à une petite école en briques près de Llao Llao, jouer au football n’importe où. Là-bas, les arrayans étaient uniques, et le chocolat avait le goût lointain et ancien de l’Europe enneigée. Il détacha son regard de la rue et contempla debout le paysage avec le chalet. Il secoua la tête. En étirant les bras, il sentit un réconfortant chatouillement et une soudaine lucidité, comme si les heures l’avaient changé. Il revint vers la table : dans le ciel il manquait toujours la partie la plus importante.
XVIII
Il fixa son regard sur le Gros pendant qu’ils terminaient d’enfiler leur tenue. Il soufflait un vent qui agressait par rafales. Les détritus fermentaient pendant la nuit, et la puanteur faisait frémir même les plus habitués. Demetrio observait les gestes du Gros, qui pendant un moment eut quelques soucis avec sa fermeture Éclair. Demetrio l’aida et lui dit qu’ils devaient se dépêcher. Le Gros acquiesça brusquement, ils montèrent dans le camion, démarrèrent. Tu sais quoi ? On dirait que ma femme a compris, et crois-moi que je l’ai bien à l’œil. La pauvre a bien encaissé, je lui ai fait une scène terrible et toute une nuit je lui ai crié dessus autant que je voulais et elle, elle était là assise bien sagement à m’écouter. Je sais bien que j’ai dit que je voulais la quitter et que j’allais lui flanquer la dérouillée de sa vie, mais que veux-tu Demetrio, on pardonne pour qu’on nous pardonne et puis elle a raison, comment est-ce que je pourrais faire ce coup de pute aux gosses qui sont encore petits et en plus j’suis dans cet appart’ depuis si longtemps, que je m’en aille ? Dans un autre appart’ ? Non, c’est pas pareil ! Tu sais, c’est très simple, elle s’est mise à baiser avec le premier con qui passait par là parce qu’elle était triste et se sentait seule comme tu dis, alors ça s’est fait, mais bon, sous mon propre toit, c’est ça qui me fait le plus chier. Mais je suis pas né de la dernière pluie et je m’en suis rendu compte parce que je l’ai surprise à changer les draps alors qu’elle les avait déjà changés hier, eh !, on me la fait pas, faut pas me prendre pour un con. Alors on en est restés là, je lui ai passé un savon et si tu l’avais vue, Demetrio, je te jure que tu l’aurais pas reconnue, toute honteuse qu’elle était, agenouillée, à me dire qu’elle m’aimait et que, quand même, j’allais pas la punir de dix ans de fidélité pour une erreur, non ? Maintenant elle cuisine super bien comme au tout début et elle m’attend toujours avec l’envie de m’entraîner dans la chambre, la brave petite. Demetrio acquiesça et lui dit tu as très bien fait mon Gros, en lui posant une main sur l’épaule. La rue Defensa se perdait dans une obscure étroitesse de couloir. Soudain, un bruit étrange poussa Demetrio à palper avec attention le sac, retirer ses gants, défaire le nœud et trouver au fond des morceaux de porcelaine. C’était une petite assiette à dessert cassée en trois. Une assiette blanche de vieille maison où l’on boit le thé. Il s’accroupit, posa les fragments par terre et les mit côte à côte ; il découvrit qu’il manquait un triangle à l’ensemble. Il chercha en hâte dans le sac et ne vit rien. Alors il réunit comme il put les morceaux, renoua le sac et monta dans le camion, laissant là l’assiette de porcelaine, servie au froid solitaire d’un angle de la rue Defensa.
XL
À cette heure-là, ce qui ressortait le plus, c’était le verre et aussi le plastique. Plus tard, ce seraient surtout les boîtes de conserve et, presque à la tombée de la nuit, à nouveau le plastique et le verre, même si Demetrio ne pouvait jamais y assister. À présent, il observait le miroitement des bris de verre, les bidons vides et bosselés pareils à des îlots opaques rescapés de quelque colère méthodique et immonde qui aurait tout dévasté. Il ignorait ce que l’on faisait de tout cela au final, où atterrissaient les excédents de la montagne, dans quel estomac ou dans quel gosier. C’était logique, il était nécessaire que la quantité augmente, mais la décharge avait atteint un tel point que tout effort, toute persistance semblait inutile face à sa voracité : son débit restait le même, comme si le formidable espace concave de la fosse, une fois saturé, n’admettait pas de niveauplus élevé que le niveau actuel. Il imagina même que la masse, une fois son fétide banquet digéré, excrétait les restes vers le cœur de la ville, et que de là ils partaient, disséminés vers les foyers et les poubelles des rues qui réalimenteraient plus tard la décharge, et ainsi de suite. Curieuse question que celle de la merde et de son itinéraire, pas autant peut-être que celle des cinémas, des cabarets ou des jeux de cartes, mais je ne suis pas ouvreur, ni barman de nuit ; je ne joue pas non plus –pensa-t-il –, moi je suis éboueur et je dois penser à la merde avec laquelle je travaille, et il fut à nouveau absorbé par la montagne. Il sentit que l’idée de rester à regarder cela tous les matins, toute sa vie, lui était égale, il fallait juste continuer ainsi, oui, continuer ainsi… Tout là-haut, un nuage se déplaça, alors les bouteilles s’allumèrent telles des lampes de désolation après une bataille.
XLV
Je pense que si l’on fonde une famille, c’est peut-être pour essayer de ne plus être l’orphelin que chacun est dès sa naissance. Voilà pourquoi je me sentais si seul lorsque je voyais ma mère apporter sa soupe et son pain à mon père et que lui ne la regardait pas dans les yeux, trop concentré sur la cheminée, comme s’il se figurait son propre bûcher, essayant de s’habituer aux flammes même si c’était avec les yeux qu’il refusait à ma mère. Nous nous sentions tous seuls. Ça y est. Le cèdre prédomine, c’est lui le souverain de la forêt. S’il grandissait plus vite, il tuerait les oiseaux, peut-être. Le puzzle est complet. La langue poussiéreuse et ocre du chemin – autrefois de la boue – ne va pas jusqu’au bord, même si la distance pour atteindre le lac est infime à présent. Quant à l’eau immobile, sa face sans écume est endormie, il y manque deux bribes. Demetrio sait lesquelles. Dans la boîte, sur la table vide du salon, les fragments s’agitent, en attente, comme les ultimes étincelles d’une flamme qui n’ignore pas le peu qu’il lui reste. Nous étions justes en tout, même en bois. Au début de l’hiver nous avions rempli la remise, mais à présent papa devait se contenter de peu et il se réchauffait en bougeant les jambes sous la vieille couverture de laine. Profites-en maintenant, me disait-il, vis. Cela faisait une semaine qu’il avait levé ma punition pour que je puisse à nouveau respirer l’air du Nahuel. Allez, vas-y, reviens de bonne heure mais fait ce qui te chante, après tout tu es grand maintenant, hein ?, tout avait changé, mon père me parlait avec lenteur, essayant de donner à sa voix vingt ans de moins que son regard vide. Maman avait commencé à tout organiser à la maison, ça faisait bizarre de l’entendre dire combien elle se sentait mal et en même temps la voir si pleine de vitalité, si à son aise et tellement plus jeune que lui. Elle m’avait raconté qu’on allait partir : on va s’en aller, Demetrio, bientôt, où, à la capitale mon chéri, là-bas. Je sentis ma poitrine me brûler et la tête me tourner, mais je me repris aussitôt et je ne sentis ni ne dis plus rien. Plus jamais. Je courus sur la rive, j’explorai les petits sentiers au milieu des cèdres, je retournai auxéternels rochers, aux cabanes de branches coupées pour les fois où le ciel grossit et qu’il y a de l’orage. Mais elle, je ne la voyais pas. Je l’appris par la suite : on ne la laissait pas sortir et on lui avait interdit de me voir. Alors tout me parut si logique, si simple, un malheur en entraîne un autre, bien sûr, c’était si facile à comprendre. Je fermai les yeux. Où étaient les arrayans, les cachettes de l’île, je fis un effort pour les graver derrière mes paupières parce que je savais. C’était si facile. Ça doit être comme être mort, pensé-je, alors je retournai au chalet et rien n’avait changé de place, aucun meuble ni évidemment mon père, ma mère cuisinait toujours en silence. Et cependant tout avait changé. Je m’enfermai dans la chambre qui n’était plus la mienne pour chialer comme un con les larmes que je n’avais pas. Les marguerites se profilent sur le bord du chemin. Défini et complet, le toit est inondé d’une lumière intense. Du pollen invisible. Des oiseaux qui se cachent. Des poissons, en nageant, sondent la fin des eaux. La paume de la main immense forme un creux, offrant l’eau à la soif infinie de la terre. Montagnes et chaleur. Plus loin quelques pinèdes puis tout – ou rien – azur. Bien plus loin, une table avec une autre main plus grande et plus petite, qui frôle de ses doigts le paysage. Il y a un mur blanc et une ampoule faible qui ressemble au gibet d’une tête éclairée. Il y a une chaise et un hommeinsomniaque, un salon silencieux. Enfin, virevoltant, le spectre roux d’une belle silhouette obsédante en chemise, aux deux seins effacés, menues pommes de pin fermes et odorantes, un spectre froid qui se maintient à flot derrière la fenêtre et contemple de ses yeux transparents de poisson égaré les épaules de l’homme assis et au travail, devant la table, seul.
(Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Chollet)
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