SYNOPSIS

« Écrire une nouvelle, c'est comme sauter en parachute ». Dans les récits de ce recueil, nous assistons à la pleine réalisation de la technique de la minute , à l'exploitation maximale des nuances et des contradictions d'un fragment temporel très limité. Comme tournées au ralenti, les histoires de El último minuto , subtiles bombes de temps, mettent en scène une crise et la contiennent, parfois avec humour, d'autres fois avec douleur, en explorant l'instant qui précède l'abîme. Comme le suggère l'épilogue, essai final qui s'intéresse plus en profondeur à la nouvelle : « Si un jour Napoléon a dit "habillez-moi lentement, je suis pressé", beaucoup de nouvellistes écrivent peut-être en pensant : "narrons lentement, nous avons peu de temps" ».

Un vieil homme qui prend congé. Un mafieux qui a des ennuis. Une femme qui pleure d'un œil. Deux acteurs qui ignorent leur rôle. Un poète sans œuvre. Un professeur qui invente les livres qu'il cite. Une épouse qui achète deux fois la même veste. Un prophète télévisuel qui prétend interviewer Dieu. Un pianiste suicidaire. Deux amis qui se haïssent en secret. Des noyés qui pensent. Des bébés volants. Des enfers souterrains. Un Noël sordide. Des amours en sens inverse. Et, bien sûr, plus d'un parachutiste. Le lecteur découvrira tout cela, et bien plus encore, dans El último minuto , dans cette nouvelle et définitive édition, minutieusement révisée par l'auteur.

DEUX CONTES DE LA DERNIÈRE MINUTE

 

Páginas de Espuma (ed. rev.)
Madrid, 2007
Buenos Aires, 2010
Espasa-Calpe (1ª ed.)
Madrid, 2001

 

LA BAIGNOIRE

Mon grand-père retirait un à un ses vêtements jusqu’à se retrouver nu. Il regardait son corps malade, maigre et pourtant bien droit. Le miroir de la salle de bain avait comme lui perdu son éclat au fil du temps : il lui restait à présent uneincertaine patine tavelée, et, au-dessus, une ampoule de quarante watts. Mon grand-père plia avec soin ses habits, les posa sur l’abattant des toilettes. Il s’arrêta un instant, les chaussons de laine suspendus à deux doigts, et décida de les sortir dans le couloir. Alors il ferma la porte de l’intérieur.

Il ne faisait pas froid. Nu, il se sentit plus à l’aise. Puis il en fut gêné et tourna les deux robinets. Les carreaux de faïence se couvrirent de buée. Mon grand-père plongea une main dans l’eau et la remua. Il régla plusieurs fois la température. Il s’assit sur le rebord de la baignoire à attendre.

Les filets d’eau cessèrent d’agiter la surface. Le liquide passa de trouble à transparent. Avec lenteur, mon grand-père introduisit un pied puis l’autre, il chercha un contact tiède avec ses fesses. Il se retrouva assis dans l’eau, les genoux fléchis et les bras enlacés autour des jambes. Il soupira. De lointains épisodes affluaient vers sa mémoire : un enfant en culottes courtes, à bicyclette, qui livre du pain ; une dame obèse, prostrée sur un grabat, lui donnant des instructions et exigeant son petit-déjeuner ; un monsieur grand et blond, vaguement étranger, lui caressant les cheveux sur un quai du port ; un gigantesque paquebot rouge, blanc et noir s’éloignant de sa vue ; la campagne verte, ouverte, et une maison sans cheminée ; la petite bibliothèque qu’un jeune homme tout droit consultait la nuit, au milieu des cris de la dame obèse ; un enterrement désert, un cercueil énorme ; une autre maison, avec plus de lumière, une belle jeune fille lui souriant ; un enfant en culottes courtes, à bicyclette, qui n’aura jamais à livrer le pain à l’aube ; une autre petite fille qui étudie dans la cuisine ; une usine, des dizaines d’ombres sans nom et quelques rares visages sympathiques ; un jeune homme et une jeune fille, à présent sans bicyclette, sans cahiers ; un mariage ; un autre mariage ; une maison vide, moins de lumière ; une voix à ses côtés, rassurante ; les mêmes promenades chaque matin ; une paix aigre-douce ; le cabinet de consultation d’une clinique ; un médecin qui dit n’importe quoi ; une vieille femme qui sort faire les courses ; une enveloppe rectangulaire écrite à la main, à l’encre bleue, sur la table de la salle à manger ; un vieil homme nu, pelotonné, entouré d’eau paisible.

On n’entendait rien, excepté l’un des robinets qui gouttait. Goutte après goutte il compta jusqu’à dix, jusqu’à vingt, trente, il en compta cinquante, atteint les cent gouttes. Il défit le nœud de ses bras et, saisissant sa tête, il se pencha en arrière jusqu’à toucher du dos le marbre du fond. Sous l’eau, au milieu de reflets troubles, mon grand-père serra fort les lèvres pour que l’air ne lui échappe pas et il demeura immobile.

Mais alors quelque chose d’imprévu arriva, quelque chose que j’ai imaginé : soudain, mon grand-père se redressa avec énergie et haleta. Il avait le visage défait, les yeux gonflés et les cheveux en méduse ; mais il respirait encore. Cette fois, aucune image ne lui vint à l’esprit. Il était seul avec l’eau, avec les robinets, avec les carreaux de faïence, avec la baignoire, avec la vapeur d’eau et le miroir, avec son corps nu. Je sais qu’à cet instant, haletant et seul, mon grand-père dut esquisser un demi-sourire et éprouver une dernière sensation de bien-être.

Alors, il serra à nouveau les lèvres et les paupières, se pencha en arrière jusqu’à sentir le marbre et mon grand-père cessa d’être mon grand-père.


[Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Chollet]
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LE DERNIER POÈME DE PIOTR CZERNY

À Roberto Bolaño, premier ami de Czerny



Comme tous les matins par beau temps, pas très tard – à cause de la faim – ni très tôt – à cause du sommeil –, Piotr Czerny était sorti faire un tour. Il se vit franchir la porte d’entrée de son immeuble, reflété dans une vitre que transportaient deux garçons en tenue de travail. La vitre poursuivit son chemin, et Piotr Czerny fut assailli par la tentation d’hasarder un aphorisme sur le paradoxe qu’un corps transparent puisse s’avérer être le pire des obstacles. Il se refusa ce plaisir jusqu’à ce qu’il ait bu son expresso.

Balançant son superbe ventre, Piotr Czerny respira avec reconnaissance la brise que lui offrait le matin. Dans sa rue, il longea quelques pâtés de maisons puis tourna à droite, vers la place Jabetzka. Là, il surprit deux oiseaux qui se disputaient le même quignon de pain et, un peu plus loin, un couple d’étudiants fugueurs qui se disputaient leurs lèvres. Alors il s’arrêta pour reprendre haleine, se lisser la moustache, et, tant qu’il y était, pour épier les deux adolescents. Un vers facile et efficace lui vint à l’esprit pour dresser le portraitdes amants et des oiseaux ; il le jaugea un instant ; le rejeta mécontent. Il reprit son chemin et, presque aussitôt, Piotr Czerny se vit ouvrir les portes vitrées du Central Café II.

Il commanda un expresso et attendit que le serveur le lui apporte avec ses deux sachets de sucre et sa coupe d’eau : Piotr Czerny demandait toujours son eau dans une coupe. Après avoir goûté au café, il ouvrit son carnet en cuir et dévissa son Mont Blanc. Il attendit, jusqu’à ce qu’un léger frémissement donnât le signal. Aussitôt, il se mit à coucher une écriture serrée. Au bout d’un moment, il leva les yeux du papier et laissa retomber sa plume. Il but d’une seule et longue gorgée la coupe d’eau et prit soin d’éructer avec délicatesse, en posant deux doigts sur ses lèvres et sa moustache. Il se mit à faire l’inventaire des poèmes qu’il avait rassemblésau cours du dernier semestre. Il soupesait deux titres, mais ne parvenait pas à se décider : l’un, qui lui était venu à l’improviste au début de l’écriture et dont il n’était pas tout à fait convaincu, était L’absolution ; l’autre, plus hermétique, et que d’une certaine manière il préférait, était La fleur et la pierre. Quoiqu’il en soit, il avait déjà rempli deux carnets. À ce rythme-là, au début de l’été le livre serait prêt. Vu que l’idée de devoir le corriger pendant les mois de chaleur le dérangeait, il décida qu’il se consacrerait exclusivement aux aphorismes jusqu’à ce que faiblisse l’enfer du mois d’août. Il appela le serveur et le paya en lui remettant deux pièces. Gardez la monnaie, jeune homme, répéta-t-il un jour de plus, et le serveur fit l’habituelle révérence de la tête. En s’en allant d’un pas fatigué, Piotr Czerny surveilla du coin de l’œil la surface tachée du miroir ovale du Central Café II. Il sentit alors un élancement de perplexité. Il revint sur ses pas, chercha une table libre, s’assit et écrivit avec son Mont Blanc dans le carnet : C’est ce que nous ne voyons pas qui nous barre le passage. Satisfait, il rangea le carnet et s’abandonna au doux courant d’air qui brassait, telle une poignée de cartes, les feuilles des tilleuls sur le trottoir.

Il ne lui restait pas trop d’argent. La revue lui payait rarement ses articles à temps. Pour ce qui était de ce vampire de Zubrodjo, il avait alors perdu l’espoir qu’il lui donne ce qu’il avait promis. Pour être éditeur, pensait Piotr Czerny, il faut avoir essentiellement deux qualités : une grande vocation et peu de vergogne. Cependant, il détenait un secret qui le consolait de tout : il conservait plusieurs blocs depapier vergé, de la taille d’un carnet, couverts de son écriture minutieuse et serrée. Deux recueils de poèmes, plus un éventuel journal. Peut-être aussi, plus tard, une petite collection d’aphorismes. Il les remettrait, bien sûr, à Zubrodjo. Jetant un œil à sa montre de gousset, Piotr Czerny constata qu’il était encore tôt et il s’accorda une promenade le long du fleuve avant de rentrer chez lui. Il se pencha au parapet du pont : l’eau s’agitait, formant et déformant des dessins miroitants. Il se mit à marcher en direction opposée au centre, à la recherche de silence. Il imagina soudain les sons comme de grands anneaux avec un centre très blanc. Le silence, se dit-il, ne devait se trouver que sur les contours, délimitant la circonférence, aussi fin qu’intangible : soit on le traverse de l’extérieur, soit on l’aperçoit de l’intérieur, sans jamais l’habiter. Piotr Czernyne se sentit pas le courage de chercher un banc et d’ouvrir son carnet, alors il remit l’image à plus tard, pour lorsqu’il serait chez lui, à son aise. Puis il prêta attention au son en cascade du courant, se laissant porter par l’inertie de la promenade et par une délicieuse absence de pensées.

En rentrant, après avoir tourné au coin de sa rue, il perçut dans l’atmosphère quelque chose d’étrange. Une quantité inhabituelle de passants en effervescence descendait la rue. Comme il se sentait trop las pour presser le pas, il chercha à affiner sa vue tandis qu’il approchait de son domicile. Il aperçut aussitôt une foule massée sur le trottoir d’en face et un véhicule rouge qui bloquait la circulation. Alors il réalisa que cette lointaine sirène qu’il entendait depuis un moment sans y prêter attention était en fait celle du camion de pompiers qui s’était arrêté devant chez lui. Fournissant un pénible effort, Piotr Czerny courut les cinquante mètres qui le séparaient de son domicile jusqu’à ce que, sérieusement agité, il soit intercepté par plusieurs policiers qui lui demandèrent s’il était l’un des habitants de l’immeuble. Incapable de répondre oui, il vit à cet instant le concierge, émergeant de la foule, se ruer sur lui le visage décomposé en poussant des cris : Monsieur Czerny, monsieur Czerny, quel malheur ! La moitié de l’immeuble brûlée ! Si les pompiers étaient arrivés avant, si les habitants faisaient plus attention…! La moitié de l’immeuble ? – l’interrompit-il­– Et jusqu’à quel étage ? Le concierge baissa la tête, essuya la sueur de son front et dit : Jusqu’au troisième. Piotr Czerny percevait à peine sa voix rauque au milieu du vacarme, il lui semblait l’entendre comme on entend un souvenir. Apparemment, expliqua le concierge, le feu aurait pris au premier étage et les pompiers n’ont pu le maîtriser que lorsqu’il atteignait le quatrième étage. Monsieur Czerny, je suis vraiment désolé, vraiment… ! Piotr Czerny sentit qu’un sabre courbe lui transperçait le ventre de part en part. Il leva les yeux et vit six balcons noirs, comme recouverts de suie. Il crut défaillir. Il dit : Ça va, calmez-vous ; le plus important est de savoir s’il y a des victimes. Le policier, qui était resté derrière lui, intervint pour leur annoncer que les pompiers étaient parvenus à évacuer plusieurs habitants et qu’il n’y avait heureusement que des blessés légers et un évanouissement par asphyxie. Vous avez tous eu beaucoup de chance, insista le policier. Oui, beaucoup de chance, acquiesça Piotr Czerny, le regard perdu dans le vide.

Les pompiers avaient donné l’ordre que personne ne s’approche trop du bâtiment jusqu’à ce que la fumée soit dissipée et les décombres dégagés. La légion de curieux avait grossi au fil de l’opération et à présent se dispersait peu à peu. Piotr Czerny, les yeux fixés sur un point du troisième étage, les pieds et la taille endoloris et le ventre tiraillé par des élancements, pensait aux feuilles de papier vergé de son bureau. Il pensait au soin qu’il avait mis à les tenir éloignées de ses collègues, à son acharnement pour les maintenir cachées jusqu’à leur correction définitive. Il pensait aux six derniers mois de travail et à sa mauvaise mémoire proverbiale. Il essaya de se rappeler le premier poème de son livre inédit et, sans le vouloir, il se surprit à redire la seconde partie du « Prisonnier » de Rilke : …Et tu vivrais tout de même… Il détourna les yeux et revint sur ses pas.

Il marcha la tête vide et tourna en direction de la place Jabetzka. Il entra dans le Central Café II. Il chercha une table libre et, en passant devant le miroir ovale, il se vit au milieu des taches, décoiffé, en train d’essayer de traverser un océan de tables occupées. Tandis qu’il s’asseyait, il se proposa de commander une salade et il attendit que le serveur arrive. Il ne pouvait penser clairement à rien, les idées lui échappaient. Un instant, il crut qu’il allait perdre connaissance. Il essaya de respirer bien fort. Comme l’on tardait à s’occuper de lui, il sortit son carnet et son Mont Blanc et les observa un moment. Soudain, désirant que les serveurs l’aient oublié, il se mit à écrire.

Au bout d’une heure, après avoir terminé sa salade ainsi que le brouillon d’un long poème sur le rite du feu et sur les mots qui se sauvent, Piotr Czerny reçut la décharge électrique d’une certitude. Il rouvrit son carnet à la première page, y inscrivit d’une écriture serrée : L’absolution et sentit dans ses entrailles un soudain soulagement.


[Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Chollet]