SYNOPSIS

« Le conte –écrit Andrés Neuman– est le genre qui sait le mieux garder un secret ». Partant de cette conviction, et d’un point de vue étonné et inquiétant, El que espera offre au lecteur une fenêtre mystérieuse, un hôpital qui rend malade, des rêves prémonitoires et une diversité de personnages particuliers (un chercheur de scarabées, un violoniste hystérique, un galant téléphonique, un homme qui a peur de l’altitude, un chauffeur de taxi qui laisse le volant au passager, un intellectuel de plage, un roi autiste, un vampire mélomane, un assaillant de bureau de poste…) qui, dans beaucoup de cas, rencontrent des difficultés à entrer en relation avec les autres et avec la logique normale. Puisque l’espérance, l’attente de la mort ou le désespoir sont des matériaux desquels est fait le temps, ce volume est, entre autres, un hommage à l’inquiétude, à la patience et à la quête. Divisés en miniaturas et brevedades, on peut signaler une caractéristique commune à tous: la tension interne. L’Epílogo-manifiesto qui clôt ce volume, outre sa ferme défense du conte, entreprend la tâche de révéler certains de ses schémas de construction, de ses procédés techniques et de ses perspectives, en distinguant les micro contes de la plupart des textes brefs. Le micro conte entre en métissage avec le poème en prose, la réflexion brève ou le journal intime, en configurant un sous-genre à la personnalité propre. L’expérience de sa lecture, qui se rapproche de celle d’un poème en intensité et en concision, dans son caractère cyclique et son sens ouvert, provoque chez le lecteur un effet de découverte d’une énigme qu’il lui incombera de résoudre. En définitive, nous nous trouvons face à une modalité narrative qui renferme les ingrédients de notre époque : rapidité, concision et fragmentation.

TROIS CONTES DE EL QUE ESPERA

 

Páginas de Espuma (ed. rev.)
Madrid, 2015
Anagrama (1ª ed.)
Barcelona, 2000

 

LA FEMME TIGRE

Elle a flairé que je m’approchais et s’est retournée. J’essaie de lui faire croire que je ne m’intéresse pas à elle mais j’ai toujours été un empoté pour feindre. Elle se lèche les poignets et les avant-bras. Elle me surveille avec méfiance. Soudain, d’un coup d’omoplate, elle se lève et se promène en décrivant des cercles autour de moi. Je voudrais profiter de ses mouvements pour la prendre en photo ou écrire quelques lignes, n’importe quoi qui puisse me rendreutile dans cette scène. Bientôt, elle se lasse de m’assiéger et fait quelques pas vers le bord. Elle s’échappe de ma page. Elle ne tient pas en place.

Il n’est rien de plus exquis que les taches abricot de son cou qui s’étire et se plisse lorsqu’elle inspecte ses flancs. Voilà un certain tempsque je l’étudie et, pour l’instant, la seule chose que j’aie pu constater c’est qu’elle dort l’après-midi, disparaît la nuit et ne se montre par ici que le midi, lorsque le soleil accentue les rayures de son échine etembrase ses pupilles de pierre ponce. Depuis le jour où je l’ai trouvée, distraite, en train de s’enfoncer avec délicatesse un croc dans la lèvre, je n’ai cessé d’imaginer la chasse. Qui chasserait qui ? Bien sûr, sa bouche promet le vertige, le sang, le rite de la mort agile. Mon arme, c’est cette plume : suffisante, au moins, pour succomber avec dignité. Ce tremblement de son flanc, des rayures de son ventre lorsqu’elle respire, m’éclabousse la vue, m’obsède. La cascade de son doux rugissement me poursuit dans mes rêves. Au réveil, en revanche, je rêve de le poursuivre.

Son odorat est trop développé pour qu’elle se laisse appréhender en une page. Il faudrait un roman, peut-être plusieurs, pour pouvoir caresser l’espoir qu’elle baisse un instant la garde, au milieu d’un paragraphe. Mais pour cela il me faudrait l’étudier des années durant. Tout revient, dans le fond, à leurrer le tigre.

La faim, parfois, la contraint à s’approcher avec une adorable discrétion et à se pourlécher. Si elle ne m’a toujours pas attaqué c’est parce que, pour le moment, ce que j’écris lui plaît, ou tout au moins flatte sa coquetterie. Pour ma part, je suis prêt au sacrifice : la survie est si médiocre… Je sais bien, je ne représente pas grand-chose à ses yeux ; pour elle, je suis, avant tout, un curieux morceau de chair. Même si je sais aussi que, si nous restons quelques jours sans nous voir, elle cherche n’importe quel prétexte pour revenir et tourner autour de ma nouvelle. Parfois, même, elle me fait honneur et décide de s’aiguiser les griffes sous mes yeux, en les frottant contre un arbre avec une exquise lenteur. J’ai remarqué, à d’autres occasions, qu’elle tardait à s’en aller, dessinant d’hypnotiques ondes avec sa queue tachetée. Et plus encore. Je suis certain que dans sa tanière de fauve sans pitié, les nuits de pleine lune, elle se sent seule. Et qu’aussi, parfois, elle fait un effort et se souvient de moi.

[Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Chollet]
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LA CARAFE D ’EAU

La lumière habituelle tombait sur les meubles du cabinet. Entrouvert, le store distribuait les ombres comme on distribue des cartes. Près de plusieurs tas de fiches bristol scrupuleusement alignées, sur le côté du bureau, une carafe d’eau projetait des distorsions et des reflets. Au centre, la main pâle et soignée du docteur Freidemberg griffonnait sur une fiche. Le blanc vif de sa blouse jouait aux échecs avec le fauteuil de cuir noir.

La sonnerie du téléphone interrompit l’écriture.

Allô ? Madame Feidemberg, docteur ! Oui, j’écoute ? Docteur, c’en est fini ! Pardon, à qui ai-je l’honneur ? C’est moi : Castillo ! Ah, comment allez-vous, Castillo, que puis-je pour vous. Je vous appelle pour vous annoncer que j’ai décidé de me suicider. Comment ? Je compte me suicider dès que j’aurai raccroché, je vous appelle parce que j’avais promis de vous prévenir si je le faisais alors voilà c’est ce que je fais, je n’ai pas grand-chose à vous dire à part ça. Mais Castillo, vous êtes conscient… Tout à fait conscient, docteur. Allons, Castillo, pourquoi ne pas déjeuner tranquillement et venir cet après-midi à mon cabinet pour m’expliquer tout cela ? Vous verrez, on trouvera une solution. Vous oubliez, docteur, que les consultations sont le jeudi. Mais enfin, c’est un cas de force majeure, nous pouvons déplacer à aujourd’hui la séance de jeudi. Au contraire, c’est un cas on ne peut plus simple, je voulais juste de vous remercier de la compréhension dont vous avez fait preuve tout au long de ces mois et que vous sachiez que je vais me pendre dans la chambre de ma fille, vous m’avez été d’une aide précieuse, docteur, vous ne pouvez pas savoir comme je suis tranquille maintenant que je sais que je dois mourir. Écoutez-moi bien, Castillo, à présent, vous allez prendre un taxi et vous venez immédiatement à mon cabinet, je vous attends dans une demi-heure, et puis, comment pouvez-vous avoir l’idée de vous pendre dans la chambre de votre fille. Ma fille est partie de la maison il y a deux semaines, comme vous le savez pertinemment. Bon sang, bien sûr que je le sais, mais quoiqu’il en soit vous trouvez ça bien que votre fille apprenne que vous vous êtes pendu dans la chambre où elle a si souvent dormi, comment se sentira-t-elle d’après vous ? Sur ce point, vous avez raison docteur, mais il se trouve que le seul lustre qui convienne est dans la chambre de ma fille, je ne cherche pas à la blesser personnellement, au contraire, je lui ai laissé une très longue lettre dans laquelle je lui explique tout en détail. Vous avez écrit une lettre ? Oui, docteur, je vous assure que je m’y épanche assez pour que ma fille ne prenne pas mon suicide à titre personnel. Mais Castillo, depuis combien de temps ruminez-vous cette idée ? Eh bien… je ne pourrais pas vous répondre avec exactitude, en fait quand j’y réfléchis, je me dis qu’en fin de compte ça m’a toujours plus ou moins taraudé, ces choses-là ne sont pas instinctives, docteur, n’essayez pas de me convaincre car je ne le fais pas par dépit mais par principe, nous avons déjà abordé ce sujet à plusieurs reprises, je ne vois pas en quoi cela vous étonne. Mais voyons, le dernier mois nous n’y avions même pas fait allusion ! Justement, docteur, ma décision était presque déjà prise et nous avions plus ou moins fait le tour de la question. On n’a jamais fini de faire le tour de la question, il reste toujours certains aspects à aborder, croyez-moi. Ah bon ? Lesquels par exemple ? Eh bien, prenons les infidélités de votre femme ; nous avons plus analysé sa part de responsabilité que la vôtre. Je n’ai pas besoin de vos piqûres de rappel, docteur, et je suis assez grand pour prendre mes responsabilités tout seul, vous voyez que pour ça je ne me débrouille pas trop mal, la corde est là, elle m’attend. Mais, la mort ne vous fait pas peur, Castillo ? La mort est belle, docteur. Qu’est-ce que vous en savez ? Oh, je le sais, croyez-moi. Je ne peux pas vous croire puisque, par bonheur, vous et moi nous sommes vivants. Pauvres vivants que nous sommes. Que dites-vous ? Docteur, un cadavre est un corps qui a connu la vie, par contre, nous, nous ne savons pas ce que c’est qu’être mort, par conséquent il nous manque quelque chose. C’est à eux qu’il manque quelque chose, il leur manque la vie, Castillo, la vie, c’est ce qui, par exemple, vous permet en ce moment de débiter des inepties au téléphone ! Les morts sont plus sages. La sagesse, c’est la mémoire, Castillo ! Oui, mais la mémoire la plus parfaite est celle que laissent les morts. Écoutez, je vous propose un marché : dorénavant nous consacrerons toutes nos séances à discuter de l’idée de mort, nous passerons des heures à analyser des livres, des films, des expériences personnelles ou non en lien avec la mort ; à la fin, nous pourrons dire que nous en savons sur la mort autant voire plus que les morts en savent sur la vie, et avec un avantage : nous serons là pour en parler, mais pas eux, qu’en dites-vous ?

Répondez, Castillo, qu’en dites-vous ? Vous êtes en train d’essayez de me convaincre, bordel, vous essayez toujours de me convaincre de quelque chose, j’en ai marre qu’on me fasse croire que j’ai tort. C’est la vie même qui vous en persuade. Non, docteur, la vie m’a persuadé de me pendre, vous, vous ne comprenez pas ça vu que tout baigne pour vous, évidemment, mais il n’y a pas de raison pour que les misérables dans mon genre subissions chaque matin l’humiliation de nous lever en évitant les miroirs pour ne pas pleurer de honte sur nos rêves de jeunesse. Mais vous, Castillo, qu’est-ce que vous pouvez bien savoir du nombre de rêves auxquels il m’a fallu renoncer. Eh bien non, c’est vrai, je n’en sais rien, mais ce que je sais par contre c’est qu’à l’heure actuelle vous êtes dans votre cabinet refait à neuf et florissant, les murs couverts de diplômes, que vous avez réalisé votre vocation et que vous touchez un bon salaire, et putain quel salaire ! Pour ça, que vous sucez le blé de vos patients, j’en sais quelque chose... Castillo ! Bien sûr, pour vous ce doit être réconfortant de passer sa journée à écouter les malheurs des autres puis de rentrer à la maison et de se dire : enfin tranquille !, de sortir dîner ou d’aller voir un film en bonne compagnie et ensuite de se promener en ville en pensant : quelle nuit magnifique… ! Vous faites erreur, Castillo. Et après, de rentrer à la maison et de se servir un dernier verre, de mettre de la musique… Je vous dis que vous faites erreur ! Et ensuite, d’aller dans votre chambre, de vous laisser déshabiller… Mais écoutez-moi… Baiser jusqu’au matin comme une chienne en chaleur… Castillo, comment osez-vous !

Le docteur Freidemberg alluma une cigarette.

Docteur, je vous prie de me pardonner d’avoir émis un avis sur votre vie sexuelle, je suis un peu sur les nerfs, mais avouez que vous connaissez la mienne sur le bout des doigts, enfin, je vous présente mes excuses, je veux mourir la conscience tranquille. Écoutez-moi bien : je vous remercie de retirer vos propos, mais là n’est pas la question, Castillo, vous devez moins réfléchir sur votre cas et vous ouvrir aux autres, vous croyez connaître la vie mais vous ne vous êtes intéressé qu’à la vôtre, il est donc naturel que vous vous sentiez malheureux car il ne vous est jamais venu à l’esprit de penser aux problèmes des autres. C’est parce que mes problèmes sont plus graves que ceux des autres, docteur. Tout le monde a des soucis, Castillo. Sans blague, et quel genre de problèmes sérieux peut avoir une femme comme vous, par exemple ? Écoutez, pour commencer, puisque vous êtes si curieux, je vous signale que je suis divorcée depuis sept ans, et que dès lors j’ai eu très peu l’occasion de dîner aux chandelles, comme vous dites. Ce n’est pas ce que j’ai dit, j’ai juste dit prendre un verre et mettre de la musique, Ah ! Vous voyez ?, au moins vous avez eu de temps en temps le privilège d’une nuit romantique, vous n’avez pas le droit de vous plaindre… Et que me dites-vous du privilège de vivre deux autres séparations, et de perdre un procès contre mon ex-mari pour le partage des biens, vous trouvez ça romantique ? Je sais très bien ce que c’est de se séparer, docteur, et qui plus est cocu. Figurez-vous que moi, par contre, je n’ai pas eu ce plaisir ; j’ai plutôt eu l’honneur de quitter moi-même l’homme qui me passait à tabac. Comment, votre mari vous battait ? Non, pas mon mari : l’autre type avec qui je dînais aux chandelles. La vache ! Comme vous voyez, Castillo, vous devez apprendre à penser aux autres. Je ne sais pas, docteur, moi en ce moment il ne me vient qu’une chose à l’esprit, c’est que nous devrions nous suicider ensemble. Je n’ai jamais songé à m’ôter la vie, Castillo. C’est votre choix, moi, le malheur des autres ne me console pas du mien. Mais enfin, vos malheurs ne sont pas si terribles que ça, vous me les avez tous racontés et je connais une infinité de patients dans votre cas voire en plus mauvaise posture ! Et alors, vous trouvez ça intéressant de comparer les malheurs des autres ? D’un point de vue strictement professionnel, oui. Alors comme ça, plus les patients souffrent, mieux c’est pour vous. Ne dites pas n’importe quoi ! Plus les autres connaissent de misères, plus vous accumulez d’argent et d’expérience, on appelle ça un bon plan, hein ? Castillo, je viens de vous montrer que je connais parfaitement la douleur intime. Très bien, alors pourquoi ne pas vous analyser vous-même et nous laisser nous pendre en paix. Castillo, je commence à avoir envie de baisser les bras et de vous laisser faire une folie… Ah oui, vraiment ? Oui, vraiment. Eh bien je ne vous ferai pas ce plaisir, salope ! Je vous prie de ne pas m’insulter. Je me contente de t’appeler par ton nom, sale pute de la désillusion, sorcière de la démence, ferme-la une fois pour toute ! Castillo ! Me pendre, moi ? Pour que le jour de mon enterrement tu te dises : nous avons fait tout ce qui était professionnellement en notre pouvoir, mais finalement il l’a bien cherché ? Mais comment osez-vous… ! Eh bien hors de question, je ne me pends plus, voilà, qu’est-ce que tu croyais ; et puis je vais t’emmerder doublement : non seulement tu n’iras pas à mon enterrement, mais en plus tu n’auras plus de patient le jeudi à sept heures, prends ça, ça te fera les pieds, sorcière.

Le docteur Freidemberg mit quelques secondes avant de raccrocher le téléphone. À travers le combiné, on entendait le crépitement monotone de la ligne. Elle le reposa sur l’appareil, chercha des clefs dans son sac et ouvrit l’un des tiroirs. Elle choisit une fiche, y annota quelques commentaires et la remit dans le tiroir. Une grille de lumière ambrée rayait le bureau et les manches de sa blouse. Dehors, les oiseaux ne chantaient pas. La carafe d’eau, presque vide, projetait des distorsions et des reflets irisés.

[Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Chollet]





SA MAJESTÉ EST CONSTERNÉE

Fourrure sur les épaules royales. Il y a aussi une cape. Les pompons dorés ornent ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et la couronne, bien sûr. La couronne.

-Aristide.

-Majesté.

Le trône grince.

-Je m’ennuie, Aristide.

Révérence immédiate, claquement de doigts et un ordre bien connu. Puis, la porte.

-Non, Aristide, non. Le bouffon une fois de plus, non.

-Que faire alors, Majesté ?

-Je ne sais pas. Je réfléchis. Laisse-moi le temps.

-Alors… ?

-Attends Aristide, que diable ! Pas si vite.

-Comme vous voudrez.

Révérence, quelques pas et la porte.

Les fesses royales s’écrasent sur le trône. Maintenant le roi soupire. Il fait froid dans le palais. Le roi et le trône. L’un tousse, l’autre grince.

- J’ai froid. J’ai froid et je m’ennuie.

La porte. Révérence. Quelques pas et de nouvelles révérences.

-Majesté…

-Oui, Aristide.

-Excusez-moi, Majesté. Avez-vous enfin trouvé ce qui vous ferait plaisir ?

-Mon Dieu, non. Je pensais que tu t’en chargerais.

-Désolé, Majesté. Je croyais que vous préfériez décider vous-même.

Patatras. Le chat de sa Majesté la reine erre une fois de plus dans la salle d’armes.

-Je ne peux pas être partout, Aristide.

-N’ayez crainte, Majesté. Je m’en occupe personnellement. Souhaitez-vous autre chose ?

-Non, tu peux te retirer.

Révérence ou gauche volte-face.

-Et, Aristide…

-Majesté ?

-Vois qui a laissé cette maudite bête en liberté.

Rougeur passagère sur les joues d’Aristide.

-Ne vous inquiétez pas, Votre Altesse. Je m’en occupe.

-Merci, mon brave Aristide. Et veille à ce qu’on allume les poêles. Il fait un froid de loup.

-Oui, Votre Altesse. Je m’en charge.

-Et congédie le bouffon.

-Je m’en occupe également, Votre Altesse.

-Et tâche de savoir pourquoi à la cour on me répond toujours la même chose.

Silence. Aujourd’hui les joues d’Aristide s’enflamment plus que de coutume.

Le roi pique du nez, bâille et s’étire. Aïe! La couronne! La clochette s’agite.

-Majesté…(révérences)

-Il me faut un trône horizontal et une couronne qui ne tombe pas. C’est décidé: je déménage mes appartements ici même.

-Excellente idée, Majesté.

Dehors, des bruits.

-Qu’est-ce que c’est, Aristide ?

-Le peuple qui se manifeste, Majesté.

-Et que manifeste-t-il ?

-Son désaccord avec la nouvelle réforme des impôts, Votre Altesse. Ils menacent d’attaquer le palais, ils disent qu’ils ont faim. Mais la garde royale est prête. Je ne pense pas qu’ils oseront. Bien qu’ils fassent pas mal de bruit, n’est-ce pas, Majesté ?

Debout. Le trône est soulagé. Quelques pas. La fenêtre. Rideaux.

-Ils ont l’intention de rester là longtemps ?

-Jusqu’à ce que la garde n’en puisse plus, Majesté.

-Je vois.

-Un ordre, Majesté ?

-…

-Votre Altesse… ?

-…

-Quelque chose ne va pas, Majesté ?

-Je suis consterné, Aristide. Je suis consterné.

-Si vous permettez, Votre Altesse.

Quelques pas précipités. Pas même une révérence.

-Aristide…

Les pas meurent.

-Majesté…

-Rien.


[Traduit de l’espagnol par Adélaïde de Chatellus
—avec la participation de Bernardo Toro. Publié dans Rue Saint Ambroise, n° 20]